L’édito | Isco est comme Sisyphe

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Chaque semaine, l’un des rédacteurs de Real France vous propose un édito, au gré de l’humeur du moment. Aujourd’hui, elle est littéraire.

Un jour, Zeus enlève par désir la fille d’Asopos, le dieu-fleuve. En échange d’une source d’eau qui ne tarirait jamais, Sisyphe, un mortel, dévoile à Asopos l’endroit où sa fille est retenue captive. En colère contre Sisyphe, Zeus lui envoie Thanatos, la Mort. Quand Thanatos rend visite à Sisyphe, ce dernier lui propose d’essayer sa dernière invention : des menottes. Il enchaîne Tanathos afin qu’il ne puisse pas l’emmener aux Enfers. Immobilisé, le dieu de la Mort n’est plus apte à faire trépasser les gens. Zeus s’aperçoit de cette anomalie, et envoie le maître des Enfers, Hadès, libérer Thanathos et emmener Sisyphe dans son Royaume des morts. Bien malin, Sisyphe réussit à négocier un délais de mort avec Hadès, qui le laisse regagner provisoirement le monde des vivants. Cependant, le moment venu, il se refuse à rejoindre les Enfers, provoquant la colère des dieux.

Sisyphe a défié et trompé les dieux en refusant de mourir. Il doit donc être puni. Son châtiment consistera à faire rouler un rocher au sommet d’une montagne du Tartare, lieu de supplice au plus profond des Enfers. Mais dès qu’il se rapprochera de son but, le rocher dégringolera tout en bas de la montage, entraîné par son propre poids. Éternellement, Sisyphe pousse son fardeau sans jamais atteindre son but, maudit qu’il est. On imagine les efforts dédiés à cette entreprise. Un labeur éternel. Le rocher en bas de la montagne, Sisyphe s’en va le rechercher, jamais avec l’espoir de cette fois parvenir à la cime.

Pour Camus, Sisyphe est le héros de l’absurde. Ce à quoi il s’emploie n’a pas de sens. Il peut cent fois recommencer, il échouera cent fois à sa mission. Camus écrit : « Si ce mythe est tragique, c’est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l’espoir de réussir le soutenait ?  » . Absurde, car Sisyphe est condamné à échouer à chaque tentative, et il ne le sait que trop bien. Et pourtant, sa punition lui impose de réessayer.

Isco, n’arrive pas au sommet

Isco fait penser à Sisyphe. La montagne, c’est la place de titulaire. Son rocher, ses performances. Il peut comme Sisyphe, tout bien faire (parfois). Marquer, faire marquer, être chouchouté par le Bernabéu, être applaudi à l’extérieur (ovation des supporteurs d’Elche en 2015), être convoqué avec l’Espagne. Ça ne suffira jamais pour être titulaire. La BBC + Kroos, Modric et Casemiro, c’est non-négociable pour Zidane. Ancelotti l’avait affublé du titre d’indiscutable. Postérieurement, il s’était ravisé, affirmant qu’ils étaient plus de onze à être indiscutables. On entend partout que le travail paie. Pas pour Isco, qui a pris conscience de sa situation. La mature lucidité qui l’anime est louable, mais que peut-il faire pour améliorer sa condition ?

Il pourrait abréger ses souffrances. Il l’a déjà fait quelques fois. On a déjà vu un Isco, las, résigné, qui décide de moins s’impliquer au-devant l’absurdité qui lui fait face. Dans Le mythe de Sisyphe, Camus pose la pressante question de savoir « si la vie vaut ou non la peine d’être vécue  » .  En d’autres termes, faut-il se suicider en réponse à la vie absurde ? Isco doit-il entériner son suicide footballistique ? Changer de club, ou alors se laisser aller, car son passage au Real ne vaut plus la peine d’être vécu ?

Non, car l’écrivain suggère « [qu]’il faut imaginer Sisyphe heureux ». Sisyphe heureux car il a renoncé à l’espoir. « L’espoir, au contraire de ce qu’on croit, équivaut à la résignation. Et vivre, ce n’est pas se résigner ». D’ailleurs, se résigner mène au suicide. Le problème de l’espoir, c’est qu’il nous détourne du présent. Accepter le présent, et par la même occasion, admettre sa condition, voilà ce que réalise le damné héros consentant à remonter son rocher à bout de bras, bien que la tâche soit vaine. Absence d’espoir n’est pas synonyme de malheur, mais d’acceptation.

Ce qui apporte le bonheur à Sisyphe, c’est sa concentration pour l’immédiat, ainsi que le contentement dont il fait preuve à l’égard des circonstances. Camus ajoute, « la lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un coeur d’homme  » . Et Isco de dire : « je veux m’entraîner fort. Je veux montrer que je peux être titulaire ».  Isco est comme Sisyphe. Il doit vivre au présent pour être heureux. « Je ne vais pas me rendre si facilement  » a prévenu le joueur récemment.  Parfait. « Le chemin importe peu, la volonté d’arriver suffit à tout  » aurait acquiescé Camus.

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