La petite histoire interne des tirs au but de la finale

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Après avoir gagné la Coupe du Monde, l’Euro et la Ligue des Champions, Sergio Ramos est face à un nouveau défi : gagner un tirage au sort. On ne discute pas les ordres de ses coéquipiers. Retour sur la séance de tirs au but victorieuse du Real Madrid à Milan et sa petite histoire interne, dévoilée par El País.

Gabi, Ramos, Clattenburg, et une pièce de monnaie, réunis pour décider d’un paramètre non négligeable : qui tirera en premier dans cette séance qui vaut une Coupe dont tout le monde rêve ? Ramos revient vers ses coéquipiers : « On a perdu, mais on tire en premier ». Mais comment ? Il est vérifié que l’équipe qui lance la séance a 60 % de chances de s’imposer. Pourquoi l’Atlético boude-t-il cette statistique ? « Ils veulent tirer en deuxième. Et on a les cages devant notre public ». L’Atlético se souvient de la séance de pénaltys face au PSV Eindhoven. Les Matelassiers s’étaient qualifiés, alors qu’ils tiraient en second. La superstition prend le pas sur les probabilités. Il faut croire que Simeone et sa bande n’aiment pas les maths. Le savoir empirique plutôt que la science, voilà que les Colchoneros restent dans la caverne. Platon s’en serait affligé.

La joyeuse surprise assimilée, vient la question fatidique : qui se sent de tirer ? On dit qu’à cet instant, tout est question de confiance. « J’ai marqué » et « ouf, je ne me suis pas loupé », cela se vaut au niveau du petit point vert en surimpression sur la télé, mais pas au niveau de l’état d’esprit. Idéalement, on ne désigne pas. On attend qu’un courageux ou un téméraire s’annonce. « Je veux faire quelque chose de grand », aurait dit Lucas Vázquez. Eh bien soit, Lucas ouvre le bal. Ce sera lui qui se chargera de faire courir l’Atlético derrière le score.

vazquezCe pénalty transformé va avoir un grand impact sur les Merengues. Un néophyte qui prend le ballon, le fait rouler sur son doigt comme un basketteur, avant de s’exécuter le plus normalement du monde, ça fait son petit effet. « Certains d’entre nous ne pouvaient pas regarder, d’autres même pas marcher. Et cet enfoiré il va tirer son pénalty comme un enfant dans un amical « , raconte un joueur (ndlr. au passage, Lucas avait fait perdre le Real en amical cet été, en loupant un pénalty). Le grand Oblak se tortille mais ne plonge pas. Lucas a pris le Real par la main avec bienveillance, et l’a installé sur le carrousel de la confiance. Ensuite, Marcelo prend ses responsabilités. Jusque-là, tout va bien.

Mais voilà qu’un éclopé s’apprête à tenter sa chance. Cela fait plusieurs dizaines de minutes que Gareth Bale est détruit physiquement. Jamais le Gallois ne s’est laissé voir autant en peine. Il lui reste un dernier effort à fournir. Lui est tranquille, pas le médecin, qui a le savoir qu’un muscle de son corps a lâché. Parmi les 80.000 esprits totalement embrouillés de San Siro, seul celui du docteur s’oppose à une telle folie : « Mais où il va ? Il boite ! Il ne peut pas tirer ». On le rassure, Gareth est déterminé. « Mais il est claqué, que quelqu’un l’arrête ! ». Un boiteux, ça ne doit pas tirer de pénalty. Surtout pas maintenant.

Dans un texte qui s’appelle Les Boiteux, précisément, Montaigne écrit : « Le corps et l’âme interrompent et altèrent le droit qu’ils ont de l’usage du monde, y mêlant l’opinion de la science « . T’entends ça Platon ? Ta chère science n’est qu’une opinion, ce qui veut dire qu’elle est infondée. Le docteur, dépourvu de ses connaissances scientifiques, doit alors se résoudre à laisser le Britannique aller en découdre. Les deux parties avaient raison ; Bale s’en va tromper le gardien, et aggrave sa blessure au passage.

Les joueurs regroupés dans le rond central se font part de leur soulagement. Les autres, regroupés devant le banc de touche, se font part de leur impuissance. Ils en sont réduits à la contemplation.

Il ne reste que Keylor Navas, genoux au sol, bras en l’air. Comme des millions de supporters en ce même moment, il parle à Dieu. Jusqu’à présent, il n’est qu’un spectateur manipulé. Il se fait avoir à chaque fois par les tireurs adverses. Et cette fois, la barre ne lui vient pas en aide. Il encaisse les buts depuis maintenant trois tirs. À quoi bon avoir passé tout ce temps à préparer une séance, si on se trompe à chaque fois de côté ? Les artificiers rouge et blanc seraient-ils en train de tirer à l’opposé de leur zone préférée ? Vient maintenant le tour de Juanfran, lui qui avait qualifié son équipe contre le PSV. Son tir collé au poteau gauche avait envoyé les siens en quarts. Navas reste fidèle aux notes de Llopis, le préparateur de gardiens. Il plonge à sa droite. Le poteau recrache le ballon. Le vestiaire serait d’accord sur le fait que « s’il ne s’était pas loupé, Keylor aurait fait l’arrêt ».

Balle de match. Cristiano a manqué ses deux essais dans une séance de Ligue des Champions. Les deux fois, il en a pleuré. Ronaldo n’est pas si serein. « Les jambes ne vont pas. Je suis mort. Je ne suis pas bien ». Le Portugais a été absent dans cette finale. Aucun fait d’arme notoire remporté de sa part. Sur le papier de David Bettoni, l’adjoint de Zidane, CR7 est dernier. Comme Bale, il a encore de l’énergie pour rentrer en contact avec ce ballon une dernière fois, pour ce qui sera l’ultime touche de balle de ce Real version 2015-2016.

Il y a quatre ans, lors de l’Euro, l’Espagne l’avait privé de marquer le pénalty victorieux. À Milan, ça devait être lui, celui qui enverrait les Madrilènes au onzième dessus, celui qui enverrait son maillot promener dans les airs, se garantissant du même coup une série de clichés qui passeront à la postérité.

« Qui aurait été le sixième tireur ? », demanda Pepe en se retirant du terrain.

« Personne. Celui qui aurait voulu. Ce n’était pas noté, personne ne le savait. »

Et Ronaldo de dire, « je sentais que j’allais marquer le but décisif ».

Et Gareth, que ressent-il ? « Je ne sens plus grand chose pour être honnête, j’ai des crampes partout… »

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