Une paix sociale si fragile

L'édito d'Elias

perez

Il y a un mois, Florentino Pérez croulait sous les critiques des supporters. Un changement d’entraîneur plus tard, le climat s’était apaisé, permettant au président de ressortir indemne de la crise. Mais la paix est si fragile…

L’Histoire se déroule sous nos yeux, sans que l’on ne soit jamais trop sûr de sa finalité, si tant est qu’elle en ait une. Ce qui semble plus certain, c’est qu’elle est mue par un mouvement ininterrompu, un mouvement de balance. Les humains la poussent dans une direction, avant de la faire revenir aux origines, toujours avec la conviction d’agir rection contraire. « L’histoire n’est qu’une répétition infinie des choses » entend-on. Dans le graphisme, on alterne entre l’épuré et le chargé. Dans la mode, entre l’ample et le cintré. En politique, entre la modernité et la tradition. En football, et à plus forte raison au Real Madrid, on expérimente aussi cette oscillation ; joueurs espagnols ou internationaux, canteranos ou galactiques, contre-attaque ou attaque placée. Le va et vient est continu.

Des mœurs plus conventionnels 

Après avoir joué sans succès la carte de l’entraîneur moderne censé faire évoluer le Real vers un jeu nouveau, Florentino Pérez est revenu à un modèle plus convenu. Santiago Solari, un représentant classique d’une institution hiératique, c’est un mariage de tradition autant que de raison. C’est ainsi que, sans surprise, l’Argentin est revenu à des méthodes plus conservatrices. Dans le jeu, les ailiers sont en vrai pied, le milieu est celui des trois dernières années. Dans la gestion, Antonio Pintus a réintégré le staff et Solari n’a de cesse de vanter les qualités de ses hommes, ces mêmes hommes qui sont en deçà de leur niveau depuis le début de saison. « Ce sont des champions » répète sans relâche Solari, dans le plus pur style zidanesque.

Un retour de balancier a suffi à faire s’ébranler la machine. Le club de Concha Espina a retrouvé une certaine sérénité, et surtout, Florentino ressort de la crise sans égratignure. On en vient même à parler d’un désintérêt du club pour Neymar. Même plus besoin d’agiter l’éventualité d’un transfert galactique pour gagner du temps. Fort de quatre victoire de rang, le club pourra toujours arguer que la déconvenue à Eibar est fortuite. Ou sinon, que Solari a besoin de temps.

Siffler n’est pas parler

Contesté sur les réseaux sociaux, dans la presse, au sein des discussions entre supporters, le président n’a subi aucune sentence de la part du Santiago Bernabéu. Le stade constitue la voix commune des suiveurs madrilènes. Le Bernabéu est la place publique sur laquelle un grand peuple qui en représente un autre, plus nombreux encore, se réunit. Une démocratie représentative géante en somme. Contre Valladolid, premier match à domicile après la défaite inqualifiable face au Barça. Les médias attendaient une insurrection, qui fut rapidement reléguée au rang de fantasme journalistique. Pas de règlement de comptes (rendre des comptes, c’est bien ce que doivent faire les élus envers leurs électeurs) sur l’agora donc, pour le plus grand soulagement du club, qui s’attendait au pire. Peut-être n’y avait-il tout simplement rien à régler…

Potentialité additionnelle, là où une frange de l’opinion voyait des problèmes insolubles (Ronaldo remplacé seulement par Mariano, faire reposer le projet sur un Gareth Bale absentéiste), un autre secteur ne voyait que des solutions évidentes (congédier Julen Lopetegui). Après tout, commettre une erreur de casting après avoir réussi le coup du siècle en nommant Zidane, c’était pardonnable.

Dernier « peut-être », le Bernabéu s’est embourgeoisé. On a assez entendu parler d’un stade aux mains des touristes, où l’ambiance s’érodait, la faute au mutisme d’un public venu là par la grâce de son porte-monnaie. Le propre de la bourgeoisie, c’est bien de ne pas être révolutionnaire. Le Santiago Bernabéu, c’est un stade qui siffle mais ne verbalise plus ses colères. Les sifflets sont devenus une mesure de protestation minimale, presque conventionnelle. Pourtant, la voix du peuple est, et restera souveraine. Les joueurs n’ont d’ailleurs cesse de le rappeler à chaque fois qu’ils sont sifflés par leur public.

Le beau est-il si beau ? 

Toujours est-il qu’en dépit de ses responsabilités non-négligeables dans la mauvaise planification sportive, Florentino Pérez n’a subi aucun grief de la part du madridismo. Soit on postule que le Bernabéu est scandaleusement inerte, apathique, comme paralysé, soit on part du principe que ses occupants sont des êtres rationnels, ayant de bonnes raisons d’agir comme ils agissent. Précisément, la rationalité incline à penser que la situation doit obligatoirement s’améliorer. « On ne va pas finir la saison septième quand même » pense l’entier du madridismo, ponctuant sa révolte prédictive d’une insulte.

Remontée au classement en Liga, qualification pour la phase éliminatoire de la Ligue des Champions, le tableau n’a pas de quoi être si noir. Puis, le Real se fait corriger au Pays-Basque et le pessimisme revient à la charge. On se désespère au sujet de Benzema, sept fois hors-jeu le samedi, pour mieux l’encenser le mercredi. La relativisation, voire les faux espoirs sont continuellement de mise. C’est quasiment une auto-discipline à s’imposer. « Hasta el final, vamos Real «   quand l’équipe perd 2-0 à la 70e contre l’Atlético, Séville ou le Barça, pour au final maudire la terre entière car le score ne fait que de s’aggraver.

Pourtant, malgré une certaine accalmie, la situation n’a pas fondamentalement changé. La presse madrilène a beau faire campagne pour Solari, le présentant comme l’initié, non sans pointer du doigt les manquements de son prédécesseur, il manquera toujours au bilan de l’Argentin ces 50 buts partis à Turin, il lui manquera toujours un effectif cohérent.  Suffit-il de se convaincre que tout ira bien pour que tel soit le cas ? En football, les prophéties auto-réalisatrices n’ont que peu cours, révélant surtout que leurs auteurs, ces prétendus oracles, sont des escrocs . « Gareth Bale sera le leader du projet« , disaient-ils.

Ce qui est un jugement certain, c’est qu’il suffira que l’Histoire et son balancier refassent des leurs pour mettre un terme à l’apaisement du moment. Le plus tard possible, espère-ton. Car la paix est toujours profitable. À moins que… « Un État où les sujets ne prennent pas les armes par ce seul motif que la crainte les paralyse, tout ce qu’on en peut dire, c’est qu’il n’a pas la guerre, mais non pas qu’il ait la paix. Aussi bien une société où la paix n’a d’autre base que l’inertie des sujets, lesquels se laissent conduire comme un troupeau et ne sont exercés qu’à l’esclavage, ce n’est plus une société, c’est une solitude » rédigeait Spinoza. L’écrirait-il aujourd’hui à propos du conformisme du Bernabéu envers le pouvoir ?

Articles liés