Gagner, y nada más

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AFP / Oscar J Barroso
En Europe, le Real Madrid ne sait faire autre chose que gagner. Personne ne sait comment, mais il gagne sans s’arrêter. 

Zidane se porte garant d’un ordre établi à chacune de ses conférences de presse. Dès qu’il veut statuer sur une question, il ajoute « y nada más » à la fin de sa réponse. « C’est comme ça, point ». Dans toute l’autorité qui est la sienne, placé derrière son pupitre, le Français décide quelles choses sont et quelles ne sont pas : Ronaldo est le meilleur joueur du monde, il n’y aura pas de pasillo pour le Barça, et surtout, gagner est dans l’ADN de ce club. Y nada más.

Le désordre comme mot d’ordre

Reste encore que cette idylle entre la Ligue des Champions et le Real ne s’explique pas. Ou plutôt, elle ne s’explique plus. Cette saison, la Coupe d’Europe n’est plus un lieu de maîtrise. C’est un lieu de chaos dans lequel le Real sort quand même vainqueur. Alors que l’année passée le Real a vaincu par l’ordre qu’amenait Isco, offrant des récitals comme en demi-finale aller contre l’Alético, ou en seconde période contre la Juve en finale, cette saison il a décidé de régner par le désordre. En 180 minutes contre le Bayern, il aura été dominé, concédant 39 tirs, forçant Ramos et Varane à dégager ballon après ballon, procédant par contres, faute de mieux. Sur la touche, Zidane est tranquille. « C’est encore mieux de gagner en souffrant » déclarait-il mardi.

Ces tumultes qu’il provoque, il est le seul à les vivre sereinement au bord du terrain. L’instigateur de cette agitation ne tressaillit pas. Sans arrêt, tout est à deux doigts de rompre. En illustre le fait que malgré la présence des meilleurs joueurs du monde sur le terrain, Zidane vient de convertir une demi-finale de Ligue des Champions en un match d’allers-retours digne de la Premier League. Pourtant, d’une manière ou d’une autre, la rupture ne se produit jamais.

Au Bernabéu, Kovacic allait presser beaucoup trop haut, parfois même à contre-temps. Quels n’étaient pas les espaces qui s’ouvraient dans son dos et celui de Kroos. Les relanceurs du Bayern, situés parmi les meilleurs du genre, bonifiés qui plus est par un pressing bien défaillant des Merengues, avaient détecté immédiatement l’anomalie. Une route vers le but était ouverte sans Casemiro pour faire office de péage. C’était déjà beaucoup, bien que toujours insuffisant pour faire tomber le Real. Pour tenter d’ébranler davantage la Maison Blanche, Ribéry harcelait le latéral improvisé qu’était Lucas Vázquez, tandis que Müller rendait la vie dure à Marcelo et Ramos, se situant toujours dans des zones compromettantes. Mais cela ne servait à rien d’insister. Il y aurait toujours la tête de Ramos, le pied de Varane ou les mains de Navas pour frustrer les Munichois. Dans cet échange de coups, le Real avait une jauge de résistance illimitée alors que celle de son adversaire était nulle. Comme le boss final dans un jeu vidéo, le rapport de force est démesurément en sa faveur. Ça, le concepteur de la partie le sait bien. Zidane a imaginé cette tourmente en connaissance de cause.

Le talent est toujours le plus grand des avantages

Le Marseillais a fait ses calculs. Il n’est pas fou, s’il a entraîné son monde dans une rixe à couteaux tirés, c’est qu’il ne doute pas des siens. Cet homme a sa conception du football. Pour lui, le talent est souverain. Rappelez-vous de ce joueur qui à 34 ans, a éliminé l’Espagne, puis le Brésil, puis le Portugal dans un Mondial allemand qui sera associé à jamais associé à son nom. Le talent n’a ni âge, ni formes qui puissent le limiter. Il a juste besoin d’investir un corps et le voilà libre de s’allier à la victoire. Une année ça gagne avec la BBC, la suivante avec Isco, et la troisième avec Asensio et Lucas Vázquez. La victoire est polymorphe, le trophée qui tombe au bout non ; c’est toujours la Coupe aux grandes oreilles.

La Ligue des Champions est exigeante. On peut parfaitement tomber sur meilleur que soi et l’éliminer. Plus que des projets de jeux aboutis, cette compétition demande à ses prétendants une chose unique : l’expérience de la victoire. Tandis que la défaite appelle la défaite, la victoire appelle la victoire. En dix ans, le Real est passé d’une équipe mordant la poussière incessamment dès les huitièmes à une équipe remportant des Coupes d’Europe à tour de bras. Dès que l’hymne de la Ligue des Champions sonne, les joueurs redeviennent irréprochables. D’expérience, ils savent ce qu’ils ont à produire pour s’en sortir. Ramos ne se déconcentre plus, Navas multiplie les arrêts salvateurs et Ronaldo crée de nouveaux records, alors même que sa saison en Liga n’est pas tonitruante.

Sur le terrain, les Madrilènes ne doutent jamais. Au milieu de l’abîme, ils font ce qu’ils savent faire : jouer avec leur talent. Par exemple, à la 93e minute contre la Juve, les milieux triangulent évidemment avec succès, Kroos met évidemment un ballon de classe mondiale à Ronaldo qui gagne évidemment son duel. La suite ? Un pénalty évidemment transformé par le Portugais et direction les demies. Attendez, « évidemment »,  alors que n’importe quelle erreur minime aurait pu se produire sur cette action, ne la menant pas à son terme ?! Oui, mais cette erreur minime que tout autre non-initié aurait commise, quand ça comptait vraiment, elle ne s’est pas produite. La réussite du Real se pose comme une évidence, alors qu’au fond, il n’en est rien. Constat similaire contre le Bayern mardi. Keylor Navas a beau ne pas être irréprochable sur l’ensemble des deux matches, il garde son équipe la tête en dehors de l’eau quand celle-ci va couler. Benzema fait sa pire saison depuis son arrivée, et voilà qu’il célèbre ses retrouvailles avec le but, sur la scène européenne, en demi-finales, contre le Bayern.

On dit de ce Real qu’il est bancal, faible collectivement, que c’est le moins notable de ces dernières années. Peut-être, seulement, c’est le plus pétri de certitudes que l’on ait jamais vu. Certain qu’il peut gagner encore. Aux autres de jouer, à lui de gagner. Gagner, y nada más.

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