L’époque où le Real aida Manchester United à se relever d’une tragédie

Les relations entre le Real Madrid et Manchester United sont actuellement emplies d’animosité. Mais il fut un temps où leur amitié permit de changer l’Histoire.

Dans les années 50, l’équipe la plus en vogue d’Angleterre est Manchester United. Avec le visionnaire entraîneur/manager écossais Matt Busby à sa tête depuis 1945, accompagné par son adjoint gallois Jimmy Murphy, le club mancunien remporte le championnat en 1952, 41 ans après son dernier titre. Emmené par le capitaine irlandais Johnny Carey, un joueur qui a servi sous les drapeaux durant la Seconde Guerre mondiale, l’équipe commence néanmoins à se faire vieille. Busby prépare l’avenir en y incorporant quelques jeunes joueurs. Ayant la confiance du club et les pleins pouvoirs pour mener à bien ce projet sur le long terme, Busby voit son équipe rajeunie gagner une nouvelle fois le championnat en 1956. Les Busby Babes, comme on les surnommera en raison d’une moyenne d’âge de 22 ans, devancent au championnat Blackpool, équipe du tout premier Ballon d’Or de l’histoire, Stanley Matthews.

L’ascension et la découverte de l’Europe

En 1957, Man U conserve son titre et devient le premier club à gagner cinq fois le championnat. La future légende Bobby Charlton fait ses débuts lors de cette campagne et s’illustre en marquant 10 buts. Manchester United est définitivement devenu grand, laissant derrière lui les affres qui lui ont été données de subir à la suite des Guerres mondiales ! Ceux que l’on appellera plus tard les Red Devils sont invités à participer cette saison à la première Coupe européenne de l’histoire du football anglais, ce qui n’est pas du goût du président de la Ligue anglaise, qui leur en interdit la participation. Jusqu’au-boutiste, Busby brave l’interdiction, contrairement à ce que qu’avait fait Chelsea l’année précédente. Malgré les voyages périlleux et le peu de jours de repos, il croit fermement en le projet européen. Ses babes se débrouillent bien, et arrivent jusqu’en demi-finales.

Là, au stade Santiago Bernabéu, devant une foule de 135’000 spectateurs (plus de trois fois l’affluence moyenne de Man U), le plus grand Real Madrid de l’Histoire, entraîné par José Villalonga (un ancien militaire n’ayant jamais été joueur, avec qui l’Espagne gagnera l’Euro 64) les corrige 3 à 1.  Joueurs et journalistes anglais reviennent impressionnés de leur voyage dans la capitale espagnole. « Cet homme, Di Stéfano, a montré pourquoi il était l’idole des peuples latins. Il a davantage les qualités d’un félin que d’un tigre, son contrôle de balle est élégant et furtif, et ses accélérations soudaines et précipitées depuis un départ immobile, sont des choses à contempler » écrit un journaliste britannique. Au retour, un match nul polémique et houleux, décroché dans un bain de boue, enverra les Espagnols en finale. Malgré l’élimination, enthousiasmé par le jeu offensif prôné par Busby le président du Real Madrid, un certain Santiago Bernabéu, propose le poste d’entraîneur à l’Écossais. Ce dernier décline la proposition, tant son envie de gagner la Coupe d’Europe avec le club du Nord de l’Angleterre est prépondérante. « Manchester est mon paradis » assène-t-il.

Les meilleurs partent toujours trop tôt

L’année suivante, la progression de Manchester est stoppée de manière brutale. Le 6 février 1958, au retour d’un match de Coupe d’Europe à Belgrade, l’avion transportant l’équipe s’écrase sur le tarmac de l’aéroport de Munich. 23 des 44 occupants de l’appareil décéderont. Huit Busby babes trouvent la mort, dont Ducan Edwards, immense promesse du football anglais, et 3e du Ballon d’Or 1957. Busby, qui passe à plusieurs reprises tout près du trépas, finit par se remettre de ses blessures. Son équipe, elle qui était partie pour devenir l’une des plus grandes de l’Histoire, est décimée.

Resté en Angleterre, Murphy, l’adjoint, remue ciel et terre pour trouver des joueurs à aligner pour le match de championnat du week-end. La survie du club est en danger. Celui-ci est menacé de disparition, les finances ne permettant pas de faire venir des joueurs de premier ordre. C’est alors que Santiago Bernabéu décide d’aider le club anglais, dont les valeurs ont peu à voir avec celles de son Real. D’un côté un club de travailleurs fondé par des cheminots, ayant toujours eu des difficultés financières, ayant connu la relégation, et s’étant reconstruit à partir de la jeunesse. De l’autre, une entité fondée par des universitaires, anoblie par le Roi, proche du pouvoir, et ayant engagé des stars étrangères pour retrouver le succès.

 À deux, on sera toujours plus fort

Bernabéu décide de dédier la Coupe d’Europe tout juste gagnée à Man U, et propose même d’offrir le trophée aux Mancuniens, ce qu’ils refusent. Ensuite, il a l’idée de prêter le meilleur joueur du monde, Alfredo Di Stéfano à Manchester pour la saison 58-59. Tout est arrangé entre les parties, cependant, la Fédération Anglaise décide de bloquer le transfert. Elle prétexte que l’Argentin prendrait la place d’un Anglais. Essuyant ce refus, Bernabéu fait construire un mémorial en l’honneur des victimes du crash. La somme tirée de la vente de l’oeuvre est versée à l’équipe d’Old Trafford. De plus, le président met gratuitement ses installations luxueuses à disposition des blessés et des familles, afin qu’ils puissent guérir et se ressourcer en Espagne.

Puis, lors d’un dîner qu’ils partagent, Busby et Bernabéu ont l’idée d’organiser une série de matches amicaux entre leurs deux équipes. Les recettes de la billetterie seront reversées aux Anglais. En octobre 1959 donc, devant 63’000 personnes, le Real, dont le míster se nomme désormais Manuel Fleitas Stoch (un Paraguayen dont le passage au Real sera un fiasco) donne une leçon de football à une équipe mancunienne en pleine reconstruction. Les Merengues l’emportent 6-1, avec un Di Stéfano et un Puskas exceptionnels, auteurs d’un doublé chacun. Ce jour-là, trois miraculés de l’accident sont sur le terrain : Charlton, le gardien Gregg et le défenseur Foulkes.

Qu’importe la défaite, l’idée de Busby est de garder l’idée de la Coupe d’Europe en vie dans les esprits des supporteurs et de ses joueurs. Pour l’instant, il résulte prioritaire de se maintenir en première division. Toutefois, Busby a le projet de retrouver l’Europe dans le futur. Accueillir le Real, maître du continent, permet de mesurer les progrès que ses hommes doivent faire. Di Stéfano, Puskas, Gento, Rial (Rial était un joueur argentin qui a fait son service militaire avec Che Guevara, et que Di Stéfano a connu en Colombie), voilà à qui devront ressembler ses protégés, s’ils entendent gagner le trophée le plus prisé !

Dans l’ordre : Kopa, Rial, Di Stéfano, Puskas et Gento

Un mois plus tard, les Madrilènes remportent le match retour sur le score de 6 à 5, grâce à un triplé de Bueno (le remplaçant dans l’ombre de Gento), devant 80’000 spectateurs à Madrid. Un nouveau match a lieu en octobre 1960. Les joueurs de Miguel Muñoz (l’entraîneur qui durera le plus longtemps dans l’histoire du club, soit 14 ans) gagnent 3 à 2, alors que Di Stéfano et Puskas jouent blessés. L’écart se ressert, bien qu’en championnat d’Angleterre, United dégringole.

Finies les leçons

L’année qui suit marque un tournant. Pour la première fois, le Real a perdu sa suprématie européenne au profit du Benfica (le Barça de Luis Suárez et Kubala bat le Real en huitièmes). Et pour la première fois, les coéquipiers de Charlton vont s’offrir un succès face au Real Madrid. Un doublé de David Herd, l’un des meilleurs buteurs de l’histoire du club, condamne les Blancs, qui perdent 3 à 1. Le dernier match en l’honneur des victimes a lieu en septembre 1962. À l’extérieur, les Red Devils battent les Merengues 2-0 (deux joueurs de l’Atlético participent inexplicablement à ce match sous les couleurs du Real). Manchester United a véritablement retrouvé un niveau digne de ce nom. Preuve en est, la victoire en FA cup quelques mois plus tard, premier titre depuis le crash.

La boucle se bouclera véritablement en 1968, 10 ans après la tragédie. En demi-finales de la Coupe d’Europe, Manchester élimine le Real. Bobby Charlton est sur le point de passer le témoin à George Best, et les deux illustres mancuniens se surpassent pour ramener le premier trophée européen à leur équipe, et également au football anglais. Cela aura pris plus de temps que prévu, mais Busby aura réussi son pari. Postérieurement, Bernabéu déclarera : « Si ça devait être quelqu’un, je suis heureux que ce soit eux« .

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